Noirlac, quelques toiles où brillent les étoiles
Par Valère Bertrand


"OBSCURCIR CETTE OBSCURITÉ, VOILÀ LA PORTE DE TOUTES LES SUBTILITÉS." Lao-Tseu

Dans une de ses lettres à Rouveyre, Matisse confie son agacement devant les questions des journalistes qui aimeraient le voir admettre que son intérêt pour la Chapelle de Vence n'est pas à situer uniquement du côté de la lumière, comme il se plait à le répéter, mais plutôt dans une certaine forme de désir - certes moins aisé à confesser mais tellement plus naturel - pour les bonnes sœurs qui fréquentent le lieu.

Un mot griffonné à la va-vite, au terme d'une de ses longues nuits d'insomnie, que Matisse conclut, comme dans un haussement d'épaules, par une de ces phrases, dont il a le secret, où l'on comprend que décidément "On accorde trop d'importance à la psychanalyse". Si Matisse montre quelque agacement c'est simplement parce que depuis son opération d'un cancer en 1942, il a compris que pour lui désormais le temps est compté. Qu'il n'est plus question, après avoir frôlé la mort "d'un poil de chat angora" de se laisser contraindre par ceux "qui ne savent pas vivre heureux". Et que le seul vrai plaisir qui lui reste est de n'employer ce supplément miraculeux, qu'il qualifie volontiers de "seconde vie", qu'à se replier dans sa tanière. Loin du monde, seul, pour mieux se consacrer à son art et créer chaque jour d'avantage. Peu importe l'épuisement ou les souffrances inhérents à son état, car le travail est pour lui le seul moyen de se "nettoyer" l'esprit et de faire fuir l'ennui. "Il faut rudement du courage pour ne rien faire", écrit-it bougon. Tout heureux de cette chapelle qu'il reçoit comme un cadeau et qui va lui permettre, non seulement d'oublier son mal mais surtout de se confronter à cette gageure qui veut que l'on confie parfois à un peintre, arrivé à maturité, cette tâche - oh combien périlleuse ! - qui consiste à apporter sa propre lumière dans un lieu où d'autres hommes, qu'il ne connaît pas toujours, ne se déplacent que pour se recueillir ou prier.


Dans la montée, qui nous mène à Noirlac.

Je fais part de cette anecdote à Micky MaLLet qui m'invite, d'un doigt posé sur la bouche, à garder le silence pour ne pas troubler le bonheur de cette ascension. "Regarde la forêt", me dit-elle, "regarde les arbres, c'est comme un écrin qui nous mène à Noirtac. Pouvais-je souhaiter d'avantage pour introduire mes tableaux ? N'est-ce pas merveilleux ?". IL est vrai que la beauté alentour mérite quelque silence. Alors, je parviens à me taire. Jusqu'au parking où, de retour sur l'asphalte, je reprends le fil et lui demande s'il elle n'a pas eu peur de se lancer dans une telle aventure ? Si elle n'a jamais douté, en osant ainsi confronter sa peinture à un tel lieu, si impressionnant, dont l'architecture et la lumière, par leurs forces combinées, risquaient tout simplement de la noyer ou de la faire disparaître? Aucune hésitation, jamais me répond Micky, "Noirlac m'est apparue dès l'origine comme une nécessité. Une forme d'appel auquel j'étais conviée. Pas du tout un challenge à remplir, avec des tableaux à produire, comme si souvent, mais au contraire, une forme de rendez-vous idéal avec moi-même. Pour voir simplement qui je suis vraiment, comment je résonne ici ?.


Rétrospectivement, je frémis à cette folie qui a pris Micky MaLLet.

D'oser venir, dans un tel espace, consacré au silence, pour y montrer ses toiles. "Comme on accroche un gigot dans une boucherie". Avec la violence de la peinture, à la manière d'un corps, pétri de chair, qui se débat dans la lumière. Tout cela dans une sorte de confrontation prométhéenne face au calme de l'Abbaye. En particulier la nef que les hommes ont érigée pour réfléchir au plus près, entre Ciel et Terre, à ce qu'ils sont vraiment. "L'idée m'est venue simplement", intervient Micky, "par effraction, lors d'un accrochage dans les chambres. Alors que j'assistais une amie qui y présentait un ensemble de ses oeuvres récentes. Malgré mes efforts, j'étais toujours happée par l'abbatiale et sa sérénité. Sans pouvoir me raisonner, je venais constamment me plonger dans la blondeur extraordinaire de sa lumière. Cette sorte de miel incomparable, qui incarne avec force la volonté de silence que soutient l'architecture. C'est là, sans doute, que j'ai commencé à blondir. A devenir soudain plus souple, plus calme, plus tranquille. Noirlac est un endroit où je me suis toujours sentie à l'image d'un oeuf, prise dans le Grand Tout. Ni grande, ni petite. Une évidence qui tient à ta couleur des murs, au miel, à cette chaleur, cette densité, cette présence chargée d'histoire et de Moyen-âge, qu'enfant, j'appréciais particulièrement, avec ses fabliaux et son sens miraculeux de la justice. C'est ici, ne l'oublions pas, que l'on venait se réfugier pour échapper à la violence des hordes. Ce qui ajoute à son côté sécurisant".


Plonger dans l'abîme donne du volume.

À chaque pilier son tableau. Et dans l'intervalle, comme entre deux arbres, un autre tableau qui vient soutenir l'ensemble. Deux rangées, et dans le haut de la nef les piliers qui s'envolent en volutes majestueuses comme les branches d'une forêt ou les doigts d'une main qui étreint le ciel. L'homme avec sa peinture se tient debout, assuré qu'il n'est rien si ce n'est ces lambeaux de matière où il parvient de temps en temps à faire briller quelque lumière. Enfant, ajoute Micky, comme bon nombre d'âmes qui parfois choisissent de devenir peintres, j'aimais venir me réfugier dans la forêt quand la violence des adultes était trop prenante. C'est là, au milieu des arbres, que je parvenais toujours à trouver quelque réconfort. Il m'arrivait même d'ouvrir tout grand les bras pour mieux les enserrer et venir m'y ressaisir. En quête de cette chaleur qui parfois nous manque. Pendant longtemps, les arbres ont été pour moi les seuls vivants. Sur ces mots, nous sortons de l'Abbaye pour nous diriger vers l'allée des tilleuls bicentenaires. Emmitouflés dans nos manteaux, cheveux au vent, nous progressons lentement. Chacun plongé dans son silence à méditer sur ce que sa peinture murmure à coup sûr. Au pied de ces grands arbres qui soutiennent les rêves des hommes, comme dans un souffle, Micky poursuit : "Tu citais à l'instant Matisse et sa lettre à propos de la Chapelle de Vence qui bientôt va devenir "sa" chapelle. Sais-tu aussi combien Matisse aimait les arbres ? A tel point, qu'après une très longue absence à Paris, près de dix mois, presque une année, Matisse n'y tient plus et rappelle à Rouveyre son désir de retrouver ses grands oliviers qui lui manquent. Avec leurs gros troncs, comme les membres inférieurs de quelque mammouth. De retour dans le Midi, Matisse ne les reconnaît plus. Il s'affole, incapable de peindre, s'interroge. Quelques jours passent et il comprend : le propriétaire a profité de son absence pour leur redonner une nouvelle jeunesse I Déboussolé, Matisse se remet tout de même au travail. Petit à petit, il reprend ses marques. Le plaisir revient. Le calme aussi.

L'oeil gourmand, sur l'allée des tilleuls bicentenaires, Micky ajoute même : "Comme l'acte de peindre, souhaitons que ceux-ci soient éternels".

Valère Bertrand

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